Préface
Lidée des contes éducatifs me
vint un après-midi lorsque jappris quune organisation avec laquelle je
travaillais depuis deux ans se retrouvait impliquée dans une fusion. Jétais vraiment choqué. Le plan daction de deux ans fonctionnait à
la perfection. Tout allait bien selon les
prévisions. Nous venions tout juste
datteindre la masse critique au sein du comité de direction. Nous opérions avec succès, ayant réussi à
soulever lenthousiasme et à impliquer chacun, tout en développant un nouveau
langage, et une nouvelle perspective du Nouveau Monde. Et soudain, tout était remis en question,
suspendu. Ce nétait pas ma première
expérience dune action stratégique efficace soudain renvoyée dans les limbes.
Ma première expérience de ce type,
encore fraîche dans ma mémoire, fait suite à un
partenariat avec une entreprise industrielle. Cette
société, suivant les bonnes vieilles pratiques de baisse des coûts de lAncien
Monde, travaillait à flux tendus, positionnant ses prix en fonction des coûts. A laube du Nouveau Monde, ces concepts rendirent lentreprise de moins
en moins compétitive. Les clients,
insatisfaits des délais, des coûts et de lincertitude ambiante faisaient alors
pression pour une réaction rapide. Les
indicateurs financiers virèrent au rouge. En
fait, le montant des frais financiers liés aux stocks en cours de fabrication devint
comparable à celui des profits. Quelque
chose devait être fait. Et vite. Je suggérai de nous focaliser sur une baisse des
stocks et sur un réalignement des fonctions de production.
Ils commencèrent à explorer cette voie. Tout
alla bien jusquà la fin de lannée fiscale.
Surgit alors des limbes un message du PDG réclamant larrêt immédiat de
cette initiative. Notre travail semblait
impacter le prix de laction en bourse. De
façon simplifiée, le fait de baisser les stocks faisait baisser la valeur comptable des
immobilisations, ce qui affolait tout le monde. La
baisse de ces stocks était interprétée par les analystes financiers comme un signe de
baisse du carnet de commandes, donc à une baisse à venir de résultats. Dou un impact négatif sur la capitalisation
boursière.
Jétait
complètement sonné (je ne puis trouver de meilleur terme). Nous faisions ce quil fallait, et malgré
cela, les mesures de succès et de performance nous engageaient à faire le contraire. Pire encore, ces indicateurs suggéraient
léchec alors que le succès était bien là.
Ma seconde source dinspiration
me vint dune étude lue il y a quelques années.
Létude concernait des cas concrets de stratégies mises en oeuvre les dix
dernières années, et concluait que seuls 10% des cas présentaient les caractéristiques
du succès (Gains plus importants que les dépenses).
Je crois résolument que personne ne se lève le Lundi matin avec la ferme
intention de faire tout de travers et de tout massacrer, mais nous suivons un parcours et
ce parcours à un point donné nous entraîne vers léchec. Je pense que notre environnement en mutation
contribue à amplifier ce mauvais sort dans la mesure où nous mélangeons les idées de
lAncien et du Nouveau Monde de façon non intentionnelle, ceci résultant en des
effets dévastateurs, comme dans lexemple ci-dessus.
Javais pensé alors à un livre
du genre Les Contes de Canterburry, rédigé en anglais médiéval, racontant le parcours
de pèlerins vers le Nouveau Monde, à travers des routes tortueuses et des parcours
initiatiques. Javais aussi à
lesprit un livre de comptines pour les mauvais élèves, ce que jaimais
beaucoup dans mon enfance. Cependant, il est
si difficile dobtenir la permission de publier des études de cas se rapportant à
des faits réels dentreprises dévastées, anéanties, ruinées, que je nai
gardé que la trame de ces cas, que je vous présente ici (vous connaissez la formule:
toute analogie avec des personnes existantes ou ayant existé est indépendante
de notre volonté!). Et donc, en
lieu et place dexposés croustillants sur les échecs des autres, ce que vous
attendiez bien sur, vous allez parcourir un document long et fastidieux (je plaisante!),
en ligne avec mes valeurs dhumour et de pédagogie.
Dans une série dhistoires
courtes, jai essayé dillustrer lesprit et les idées du Nouveau Monde,
de façon à ce que vous puissiez les identifier et les sortir du fatras des traditions. Je navais pas encore écrit de nouvelles, je
souhaite donc quelles vous plaisent. Ma
façon bien à moi de lire un recueil de nouvelles et de décider de lordre de
lecture selon certains critères (longueur, titre,
).
Je poursuis alors, picorant ici et là. Vous
pouvez très bien lire le premier chapitre pour vous mettre dans le contexte et choisir
ensuite le conte qui vous semble le plus approprié à votre cas. Jai tout écris à la première personne du
singulier, ce qui nécessite de se réincarner à chaque histoire dans la peau dun
personnage différent. Comme je lai
fait dans Tout Change!, jai évité au maximum les références
à des personnages réels, à des sociétés célèbres.
Ceci pour deux raisons, la première cest que ces sociétés sont si vastes
quon peut toujours y trouver des personnes agissant dans la bonne direction, des
poches de succès. La deuxième cest
quil ny a aucun intérêt à les prendre en exemple: elles ont probablement
plus de ressources que vous nen aurez jamais, et de plus, pour gagner, vous devrez
probablement agir différemment. Toutes
les règles ici décrites, je les ai appliquées moi même, et je sais donc quelles
fonctionnent. Cinq dentre elles
font partie des principes opérationnels de Pentacle The Virtual Busines School, et
saffichent en permanence sur nos économiseurs décran.
Jespère que vous trouverez tout cela amusant et dapplication aisée.
1- Les Contes Éducatifs
a) Prologue
Dehors,
il fait sombre. A lintérieur, en
cercle, 12 personnes sont assises. Une autre
se tient debout. La lumière est atténuée
mais suffisante pour observer quelques expressions sur les visages de chacun. Lun parait cramoisi, trahissant sans doute
sa hâte vers cette salle de réunion. La
lumière provient de trois lampadaires noirs et élancé orientés vers le plafond. Un plafond strié dimmense rayures blanches
et noires, comme si un zèbre géant était à ce moment couché sur le dos au dessus
deux. En fait quelques poutres noires,
ça et là, ajoutant à latmosphère, ténébreuse mais reposante. Le motif du plafond est amplifié par les murs,
des murs blancs, encadrés et partagés par des colombages en bois noir. Lâtre situé au nord de la pièce,
qui devrait contenir un bon feu de bois est à ce moment vide. La couleur vive de ses briques indique quil
a peu servi, sil fut jamais en fonction.
Le
personnage debout sexprime: Merci à tous dêtre venus. Jespère que vous êtes confortablement
installés pour partager vos vécus. Je crois
quéchanger ainsi vos expériences, dans différents rôles, dans différentes
organisations, est bien la meilleure façon de se pencher sur la modélisation du Nouveau
Monde, et peut être même den conclure certaines règles. Chacun dentre vous ma déjà
fait part de son histoire personnelle, mais je pense que la vraie valeur ajoutée pour ce
soir, viendra dun échange direct. Dialogue
et discussion. Pas de présentation ni de
postures dit-il sobrement, cherchant une forme dapprobation qui se manifeste
finalement à travers 12 hochements de tête convaincus.
La règle de Burke Lodge sapplique indique til, et réalisant soudain que quelques uns ne sont pas
familiers avec ce dont il parle, il ajoute rien de ce qui est dit ici ce soir ne
doit être attribué à quelquun en particulier.
Je veux dire que si vous ne voulez pas voir vos propos répétés au dehors, dites
le tout simplement.
Il
se tient debout, les pieds légèrement écartés, faisant face à la large baie vitrée. Son pull noir à col roulé et sa veste
anthracite, dans cet environnement zébré le font paraître comme lombre de
lui-même. Une ombre où apparaît un petit
rectangle blanc, sur ce qui devrait être le revers gauche de sa veste. Un rectangle de lumière où est inscrit, juste en
dessous dune forme géométrique verte qui doit probablement représenter une sorte
de logo, le mot Franck. Franck
couvre la salle de son regard, sarrêtant sur chacun, cherchant lapprobation. Je jouerai le rôle danimateur,
posant des questions et vous testant. Mais
nhésitez pas à en poser vous même. Assurez
vous seulement quil sagit de questions dans
un but de clarification et non de détails. Il
insiste sur les mots clarification et détails. Puis,
avec énergie, ajoute OK les amis. On
y va. Allez-y franchement. Explorons des pensées qui nont pas encore
été exprimées par dautres. Tâchez
dêtre aussi intéressant que vous lavez été avec moi, et voyons ce que nous
découvrons. Après chaque intervention, je
prendrai quelques notes sur le tableau. Il
montre un immense tableau électronique blanc dans un coin, derrière une chaise vide.
Ne soyez pas distrait par ce que jécris, gardez juste le rythme du
récit. Il sexclame alors
En avant vers le Nouveau Monde!.
Brève
mais chaleureuse salve dapplaudissement.
Il va sasseoir, en passant tout près dun des lampadaires dont la
lumière se reflète un instant sur son crâne. Comme
tous les autres, il est maintenant assis sur une sorte de gadget qui ressemble plus à une
sorte daraignée géante quà une chaise.
Cela ressemble à un cure-pipe géant, torturé et plié selon une forme qui
évoque vaguement un squelette de chaise morte. Après
un court silence, lun des membres du groupe commence
<à
ce stade, si vous étiez au cinéma vous vous attendriez à voir lécran devenir
flou, projetant des sortes de vagues, ou quelque autre effet spécial symbolique dun
flash-backvous renvoyant au temps passé. La
séquence du film que vous observez alors est racontée au présent, bien que tout se soit
produit longtemps avant Cest un des
trucs favoris des réalisateurs de bas étage, et parfois même, occasionnellement de
grand talents. Jai beaucoup cherché un
équivalent dans le domaine de lécrit, sans succès. Résultat:
vous
allez simplement imaginer que chaque histoire fait partie du passé du conteur qui assiste
ce soir à la réunion animée par Franck.>
b) Le
cadre et la délégation
Je
lai fait! Jaurais du men
douter! Jai presque réussi à
détruire mon emploi et celui de 300 autres personnes.
Ma façon de voir, au début, était assez simple, assez directe. Les affaires sont difficiles. Chacun de nos clients désire quelque chose de
différent. Quand vous opérez à travers le
monde, vous devez vous soucier des éléments communs à toutes les parties du monde ET
des éléments spécifiques qui changent dun pays à lautre, dun client
à lautre. Il était alors essentiel
que nous puissions optimiser nos offres aux clients locaux.
Mais nous devions aussi standardiser certaines choses relatives à lensemble
de nos opérations. Après tout, nous ne
voulions pas quun client qui visite deux de nos sites dans des villes différentes
note des différences de service et de qualité significatives. Ma façon de considérer le problème aboutit au
fait que nous avions seulement deux choix. Pour
être efficaces à la foi localement et à travers lensemble de lorganisation,
nous devions aligner nos ressources selon un processus formel et aborder les problèmes
selon des plans précis. Ceci impliquant un
contrôle étroit de ce que les employés disaient et faisaient. Cependant, dun autre côté, de façon à
faire le meilleur usage de nos ressources, nous devions permettre aux individus qui
gèrent les problèmes de répondre localement et immédiatement au fur et à mesure que
ceux ci se présentaient. Ceci signifiant
délégation et transfert de pouvoir de décision aux personnes concernées, où
quelles soient dans lorganisation. Les deux conclusions semblaient
incompatibles. Tout le monde semblait en
faveur de la délégation, jai donc
décidé de suivre cette voie.
Je
pris cette décision en un autre temps, à un autre endroit. Maintenant et ici, mon regard survole des
fauteuils en faux cuir marron et se dirige vers la porte, derrière le bar. Je suis assis dans un coin du Saracens
Sword. Latmosphère est banale, hantée
par des odeurs de bière et de tabac froid. A
gauche du bar brûle intensément un feu à lâtre.
Trop intensément. Il ny a pas
dallumettes, de petit bois, de vieux journaux, de bûches autour de ce feu. Cest un faux.
Comme tout le reste, Un faux à gaz,
mais construit pour paraître vrai. Je
moccupe de mon verre et jattends. Jattends
Franck. Je nai pas à attendre très
longtemps. La porte souvre violemment
et, avec un sourire aussi chaleureux que le vent qui laccompagne est frigorifiant,
il se rue vers moi.
Salut
lami dit-il cordialement, de son ton légèrement nasal, Quest-ce
que tu bois?
La
même chose dis-je en lui indiquant ma tasse de café noir.
Tu
as déjà commandé à manger?
Non,
mais jai jeté un coup dil au menu
Alors,
quelle conclusion?
Puisque
jen suis là, je crois que je ferais mieux de morienter vers quelque chose de
sain. Au moins il me reste la santé.
Fais-je remarquer dans un murmure, tout en choisissant une légère salade de dinde. En fait, je me damnerais pour un hamburger frites.
Franck
prend sa décision en moins dune milliseconde et finit par commander la même chose
que moi. Il se penche sur le bar et en
quelques secondes, la commande est placée. Il
sassoit près de moi. Alors dis-moi ce qui ta amené là où tu es
maintenant?
Je
crois
dis-je en hésitant je veux dire que je crois mêtre mis
dans une situation légèrement critique
Oh?
dit-il avec intérêt
Eh
bien dis-je, heureux dêtre écouté et démarrant mon histoire sans plus
attendre, Je vais te dire ce que jai fait.
Je crois avoir bien fait mais au final
ma voix se brise
Prends
ton temps dit-il dune voix calme. Une
voix qui, je le sais, ment. Je sais
quil est attendu pour un autre meeting juste après le déjeuner. Je décide de commencer à raconter.
Dune
certaine façon, jai réussi à mettre toute lorganisation sans dessus
dessous
Commence
par le début insiste til.
Tout
a débuté lorsque nous avons commencé à recevoir des courriers de clients. Des lettres soit de réclamation soit de louange
au sujet de nos produits, nos services, nos prix
Frank
hoche la tête. Il semble vraiment se
concentrer sur ce que je dis, comme sil navait jamais entendu une telle
histoire auparavant.
Eh
bien, le problème, cest que le contenu des lettres semblait complètement
aléatoire. Certaines disaient que nous
étions trop lents, dautres trop chers, dautres nous remerciaient de fournir
des produits magnifiques. En tant
quéquipe de direction, nous ne savions que penser ni que faire.
Quavez
vous fait alors?
Nous
aurions bien laissé tomber ces lettres mais nous étions alors légèrement en dessous de
nos objectifs de vente et bien en dessous de nos objectifs de profit. Nous en avons conclu quil était temps de
pousser les ventes et de nous assurer de la loyauté de tous nos clients.
Franck
passe la main sur sa calvitie naissante, Cela me semble une bonne stratégie, bien
fondée.
Nous
nous sommes alors penchés sur les moyens de rendre notre personnel de terrain plus
proactif, plus flexible. Nous pensions: si le
client veut de meilleurs prix, cest daccord, nous allons diminuer la vitesse
dexécution de notre service, diminuant ainsi les coûts associés de façon à
conserver nos marges. Si le client veut une
réponse plus rapide, nous pourrons toujours le faire, mais en le facturant plus
cher.
Franck
écoute intensément, ses sourcils se froncent sur des yeux daigle.
Au
moment où nous atteignions cette conclusion, nous avons réalisé que nous avions
également un problème dans le domaine du développement de nouveaux produits et
services. Nous venions de recevoir un
rapport de notre maison mère de Seattle sur le planning dintroduction des
nouveautés. Un vrai problème. La majorité des produits était destinée au
marché local et ne pouvait se vendre sur notre territoire sans adaptation
significative. soupirais-je. Tout
à fait classique de la part dun siège social, toujours le même esprit de clocher,
toujours à considérer les choses de leur seul point de vue. Nous avons alors réalisé que nous devions
générer de nouvelles idées pour de nouveaux produits mais aussi pour adapter les
produits en cours de lancement à nos
marchés locaux.
Vous
deviez adapter les produits pour vos marchés locaux ?
Oui
dis-je, encouragé par son intervention et cest alors quun troisième
problème se révéla. Si nous devions
supporter de nouveaux développement et de nouvelles activités de gestion de projet, nous
avions besoin de managers supplémentaires. En
fait, nous avons conclu quil nous fallait plus de leaders. Mais comment faire?
Notre budget de recrutement était gelé. Et
de toute façon, la dernière fois que nous avions tenté de recruter quelquun pour
aider à supporter un changement interne, nous avons complètement échoué. Cétait tout simplement comme si le profil
nexistait pas. Une sorte de
pénurie de leaders sur le marché.
Laisse
moi vérifier que jai bien compris. Vous
devez être capables de répondre à chaque client dune façon personnalisée,
sur-mesure ?.
Jacquiesce.
En
même temps, vous devez développer de nouvelles offres produits et services et vous
navez ni les idées ni les personnes capables de gérer les idées que vous pourriez
finalement avoir? Le ton de sa voix samplifie pour confirmer quil
sagit bien dune question.
Tout
à fait cela! dis-je, ravi de voir que mon argument était bien assimilé. Comme tu le vois, les trois problèmes se
posèrent au même moment, et dans un flash dinspiration, nous les résolument tous
les trois dun coup.
Franck
minterromps Par nous, tu veux probablement dire je?
Je
refuse de me considérer comme le seul responsable. Cétait
une sorte de décision collective. Nous
signifie les 15 dirigeants et une poignée de jeunes cadres. Nous avions organisé un séminaire externe pour
en débattre. Après de nombreuses
discussions, nous avons conclu que la meilleure façon de résoudre cette équation était
liée à la délégation et à la responsabilisation.
Franck
demeure neutre. Jimagine que la
solution nest pas si évidente que je le pensais.
Tu
ne vois pas? dis-je, implorant, Délégation et responsabilisation. En déléguant vers les fonctions de terrain, les
collaborateurs peuvent traiter chaque client selon ses spécificités sans avoir à
demander laval de la direction, à travers une longue chaîne
dintermédiaires, pour tout changement au POS
POS?
Procédure
Opératoire Standard réponds-je. Les
collaborateurs ainsi responsabilisés peuvent être amenés à modifier les produits et
services existants et à remonter toutes les idées intéressantes dont nous avons besoin.
Et ces collaborateurs, étant responsables,
sont aussi comptables de lapplication des nouvelles idées.
Franck
opine Très clair dit-il, Une solution très claire. Il applaudit
presque. Il me semble que vous avez
trouvé une solution parfaite à vos problèmes.
Il laisse cette dernière remarque flotter dans lair comme sil
attendait que je my raccroche.
Jen
étais moi-même convaincu. Nous allions
nous orienter vers une forme de solution moderne, non pas pour paraître tendance, mais
bien pour résoudre de vrais problèmes, bien identifiés.
Franck
affiche une expression nouvelle sur son visage, comme sil voulait me poser une
question évidente mais était trop poli pour sélancer. Pour une fois mon intuition semble juste. Je sais ce que tu penses dis-je. Tu te demandes pourquoi je voulais te
rencontrer?
Mmm
Oui, répond-il avec précaution.
En
théorie, tout aurait du bien se passer, mais en fait, à ce jour, nous avons perdu une
douzaine de nos employés les plus performants et nous sommes sur le point dêtre
poursuivis en justice pour quatre millions. Tout
cela à ajouter aux profits les plus bas jamais réalisés par notre société.
Que
sest-il passé? Où est lerreur? demande-t-il.
A
ton avis! Tout avait bien commencé. Nous avons lancé
une initiative de délégation. Nous
ne voulions pas placer la barre trop haut. Nous
avons utilisé la couverture de notre magazine interne pour lancer lopération. Pas de réponse, pas dopposition, nous avons
donc organisé un atelier pour les cadres. Rien
de plus normal, de plus simple. Je gardais en
mémoire ton conseil au sujet de la réaction des individus au changement et la troisième
loi du changement[1]. Jai donc pris bien garde de présenter le
problème et doffrir à chacun la possibilité de proposer sa propre solution.
Franck
approuve, semblant impressionné par mes aptitudes de gestionnaire du changement.
Jimagine
que ma plus grande surprise lors de cette réunion fut lattitude des cadres. La plupart étaient très négatifs. Je ne comprenait pas. Plus la réunion avançait, plus elle se
transformait en foire dempoigne, sur le thème principal de la médiocre qualité de
la formation et du développement offerts par lentreprise. A cela venait sajouter le manque de
reconnaissance de la loyauté à lentreprise, et le fait que les cadres locaux se
retrouvaient toujours à solutionner des problèmes spontanément générés par la
société. Bizarre. Nous proposions une solution qui pouvait résoudre
des problèmes majeurs et protéger notre futur, et tout ce que nous obtenions en réponse
nétait que résistance. Nous en avons
conclu que puisquil était impossible de soulever lintérêt et
lenthousiasme à ce niveau, nous devrions nous même communiquer directement à
lensemble de lorganisation. Par nous-même, je veux dire les 15
lascars initiateurs de lidée.
Je
vois bien comment vous êtes arrivés à cette conclusion minterrompt-il,
Lavez vous fait?
Oui bien sur.
Nous avons essayé. Mais la réponse
fut encore plus décevante. Nous leur
offrions une opportunité dautodétermination, dêtre responsables de leur
futur, dinfluer plus activement sur la société.
Résultat? Désintérêt total! Toutes les questions furent du type QQJG.
QQJG?
Quest
ce Que Jy Gagne! Je pensais que ce
quils avaient à y gagner était évident: influence, liberté daction, etc
Mais en fait, ils étaient uniquement intéressés par laspect financier:
leur salaire. Le plateau du déjeuner
arrive alors.
Café,
jus dorange, salade de dinde, salade de dinde affirme solennellement le
serveur sur le ton dune maîtresse décole.
Franck
lobserve, et dit Merci Roger après avoir lu son badge. Au fait Roger, pouvons nous avoir un autre
café, bien noir, vous savez, juste le poison, mais dans une chope plutôt que dans des
tasses. Dans 15 minutes?
Roger
semble interloqué. Sa confusion initiale à
entendre son nom prononcé à si haute voix est suivie dune phase de perplexité. Il répond: Je ne suis pas sur que nous
puissions vous servir dans des chopes. Toutes
les chopes doivent rester dans la zone restaurant-bar.
Franck
nest pas très coopératif. Il regarde
simplement Roger en silence. Roger semble mal
à laise. Le café vient de la
machine. Il est servi dès que jentre
la commande. Si jattends 15 minutes, il
sera froid.
Franck
sourit malicieusement. Ne vous en
faites pas Roger, apportez le comme il est, dès quil est prêt. Et Roger
senfuit avec notre argent.
Quest
ce que cest que ce jeu Franck?
Franck
secoue sa main droite en signe de dénégation et dit Oublie cela! Retournons à ce problème de délégation.
Eh
bien , je pense que nous avons capoté. Nous
savions quune opération de motivation par largent nétait pas la bonne
solution car nous aurions ainsi automatiquement dépensé tout le profit généré à
travers lopération. Et nous aurions
créé un dangereux précédent. Devions nous
à lavenir payer en échange dune collaboration à tout changement? Nous avons alors tenté de suivre la voie de la
conviction, invitant même des intervenants extérieurs à venir présenter au personnel
les joies et les avantages de la délégation. Ces
intervenants furent très brillants, ils diffusèrent un message convainquant sur la
nécessité du changement.
Et
alors?
Ça
semblait marcher. Un mois après, nous avions
adapté lun des nouveaux produits à notre marché et il se vendait comme des petits
pains. Notre index de satisfaction client
passa de 76 à 82%.
Le
succès semble til!
A
première vue. Certains clients allèrent
encore plus loin et nous suggérèrent dautres produits et services quils
seraient susceptibles de nous acheter. Une
bonne relation, saine, semblait se créer entre nous.
Cest plus tard que nous avons réalisé que ces suggestions nétaient
pas très bonnes pour notre profitabilité.
Franck
acquiesce et demande: Avez vous entrepris dautres changements qui finalement
nallaient pas dans le sens de la profitabilité?
Mmmm
pas vraiment
Franck
exprime la surprise. Vos employés
nont rien fait pour améliorer les choses, comme changer le mobilier, ou
imprimer de nouvelles brochures, etc
?
En
y repensant, eh bien oui. Cest juste. Nous recevions des idées en permanence venant du
personnel. Pour certaines nous nétions
pas très chauds, mais nous ne savions pas comment refuser sans briser la dynamique. Nous les avons donc souvent approuvées pour
autant quelles représentaient une forme damélioration.
Amélioration,
Eh?
Oui,
dis-je, sans me rendre compte que le piège se refermait.
Et
comment saviez vous quil sagissait damélioration?
Et
bien
si les choses allaient mieux!
Mieux
nest ce pas? commente Franck
fronçant les sourcils et secouant sa tête de droite à gauche.
Oui. Mieux
Ensuite?
Jétait
satisfait des progrès. Si satisfait
quen fait, jai envoyé un e.mail au siège de Seattle pour leur expliquer les
progrès réalisés par nos services locaux. Cest
alors que tout bascula.
Franck
mobserve en silence. Son message est
clair: continue! Et il attaque sa salade avec appétit.
Je
recevais de bon rapports sur les sentiments du personnel, les réactions positives des
clients, et un jour je suis rentré chez moi avec tous les rapports de vente pour les
étudier en détail. En général, nous avons
un mois de délai entre les rapports quantitatifs de vente et les rapports financiers. Les rapports de vente montraient des
croissances en volume très substantielles mais les coûts suivaient et au total, les
revenus étaient à la baisse. Tous les
coûts se retrouvaient dans des catégories peu usitées.
On aurait dit que nos employés donnaient aux clients tout ce quils
voulaient, en ponctionnant sur dautres budgets.
Ils semblaient ravir nos clients en leur offrant des prix et des promotions
insensées au moindre signe de pression."
Quas
tu fait alors?
Rien. Tout du moins au début. Je pensais quil valait mieux en parler à
dautres auparavant. Jai planifié
une réunion. Cest alors que la
première bombe a éclaté.
Une
bombe?
Jai
découvert quun employé, profitant du principe de délégation, nous avait engagé
pour un achat de 300.000$ sans auparavant sécuriser la commande du client. Le client ayant ensuite décidé de ne pas
acheter.
Ooohhh
dit Franck
Non
pas Ooohhh! La catastrophe !!!! Cest un
truc étonnant: Vous dites aux gens quils sont autorisés à prendre des décisions,
à influer, que vous leur déléguez certains arbitrages, et ils interprètent cela comme
un feu vert pour tout décider seuls et sans consulter personne, je prends ma tête
à deux mains, désespéré. Si seulement ils
avaient demandé au contrôle crédit, ils auraient vu tout de suite que le client était
sur la liste rouge depuis un moment. Il
était évident quil ne pourrait pas honorer sa commande
Et
maintenant tu veux discuter de comment résoudre le problème ?
Non. Je pense pouvoir le faire. Ce que je veux savoir, cest comment
jaurais pu éviter de me retrouver dans ce chantier.
Tu vois, les raisons de notre décision en faveur de la délégation demeurent, la
logique reste la même, nous devons alors soit nous arranger pour que cela marche, ou bien
retourner au point de départ. Non
je cherche mes mots,
je veux dire encore pire quau point
de départ.
Franck
semble perdu dans ses pensées. Un long
moment. Je réalise alors quil termine
difficilement une bouchée, puis il dit Tu as bien dit la première
bombe?
Oui. Jimagine facilement la suite
Cela
implique dautres bombes nest ce pas?
La
seconde est en peu embarrassante. Elle
concerne un individu que nous avons rapidement licencié et qui nous menace maintenant de
poursuites pour licenciement abusif.
Que
sest il passé?
En
résumé, lun de nos cadres a entrepris de réduire le coût dun de nos
matériaux bruts de 10%
Et
vous lavez viré? demande Franck perplexe.
Oui. Tout simplement parce quil a transféré nos
achats chez lun de ses amis en échange dun voyage gratuit dune semaine
en Espagne
Je
crois voir pourquoi il considère ce licenciement comme abusif.
Je
secoue la tête en signe de désapprobation. Tout
semblait si prometteur. Tout
simbriquait en suivant la théorie. Nous
libérions nos employés de certaines contraintes, leur donnions lopportunité
dexploiter au mieux leur potentiel, et regarde ce qui est arrivé. Je pense avoir perdu ma foi dans le genre
humain dis-je en soupirant.
Je
note que Franck consulte sa montre discrètement. Je
regarde la mienne. Il nous reste une
demi-heure. Il me montre ma salade. Je suis heureux davoir commandé des
plats froids, sinon ce serait maintenant immangeable.
Puis je tenter de résumer pour massurer que jai bien compris la
situation? Il me semble que vous avez
entrepris une liste dactions visant à responsabiliser vos employés et quen
conséquence une liste de problèmes entièrement nouveaux, que vous naviez pas
prévus, a émergé.
Jacquiesce. A mon tour de demeurer silencieux. Sais tu pourquoi ce genre de situation est
assez courant?
Je
secoue la tête. Cette salade est bien
meilleure quelle ne le parait. Ce doit
être la vinaigrette.
Te
rappelles tu mavoir dit comme cela te semblait bizarre de voir tous tes cadres, lors
de la première réunion, sopposer à ton projet alors que tu en attendais un
support franc et massif?
Oui
dis je en mastiquant.
Vous
engagiez une action unique et pensiez quune action unique déclenche un effet
unique: le support de vos cadres dans le cas présent.
Oui
Mais
en fait, les effets furent très nombreux, lun dentre eux aboutissant à
augmenter votre niveau dinsécurité. Vos
actions les ont inquiété. Ils ont pu penser
que vous vouliez les remplacer, eux et leurs rôles, par dautres, et que si les
choses tournaient mal, ils se retrouveraient seuls avec le problème.
Je
crois maintenant apercevoir la cause de cette réaction négative de nos cadres.
Et
ensuite, tu ma parlé du niveau denthousiasme des clients envers ce que vous
faisiez, et comment ils ont commencé à suggérer dautres services et dautres
produits, bien que les coûts en étaient trop élevé par rapport au bénéfice.
Je
ne vois pas très bien où il veut en venir.
Il
me semble que vous avez observé un phénomène démergence. Dit il comme sil évoquait une rencontre
avec des extraterrestres.
Émergence?
Les
gens sont toujours déconcertés par ces phénomènes démergence car ils supposent
une causalité linéaire: une cause, un effet. Le
tout sans réaliser que dautres causes se mêlent à leur plans, créant des
configurations très complexes et souvent indéchiffrables, mais aboutissant cependant à
des résultats tout à fait prévisibles.
hum
mm hum mm Fais-je, la bouche pleine.
Oublions
la théorie et observons ton cas spécifique. Puis-je
te poser une question très personnelle?
Je
ne suis pas très attiré par la tournure que prend notre conversation mais comme tout le
monde dans ce cas, je réagis comme si je navais rien à cacher et lui réponds
Oui, bien sur.
Te
rappelle tu la dernière foi que quelquun ta dit clairement quil était
daccord, ou pas, pour que tu décides par toi-même?
Jy
réfléchis. Je ne puis me souvenir
dune telle situation dans un cadre professionnel.
Je ne me souviens pas de ce genre de situation au travail lui dis-je.
Et
hors du travail, dans un passé plus lointain?
Je
me concentre. Rien de tel sans remonter au temps au jétais un
adolescent.
Précisément!
sexclame til enthousiaste. Nous
y sommes! En tant quadolescent, tes
combats et tes difficultés venaient du fait que tu avais passé toute ta vie en
dépendant des autres alors que tu voulais démontrer une forme
dindépendance.
Mais
où veut-il donc en venir?
Ton
organisation embauche des hommes et pendant les 40 ans qui suivent, contrôle leur vie,
leur indiquant ce quils peuvent faire ou non. Fixant
leur horaires par exemple. Imposant de
demander une autorisation pour dépenser 20. Les
confortant dans lidée quavoir quelquun, plus haut placé dans
lorganisation et possédant toutes les réponses, fait partie du jeu. Et soudain, dun seul coup, les
parents leur annoncent quils doivent maintenant se débrouiller tout
seuls. Comment réagirais-tu?
Terrifiant!
dis je sans bien voir le rapport avec mon problème.
Vas-tu
accueillir cette nouvelle les bras ouverts?
Je
commence à comprendre la logique. Je ne
devrais pas être surpris davoir obtenu si peu de succès après avoir offert
lautonomie et la responsabilité à nos cadres.
Franck
parle toujours Je pense que tes collègues, quand ils ont finalement compris ce que
tu leur disais ont immédiatement considéré cela comme un saut dans linconnu, et
ils ont inconsciemment fait référence à la seule expérience de ce type quils ont
eu, il y a longtemps: leur crise dadolescence.
Le changement dun statut de dépendance au statut dautonomie.
Franck
est a nouveau abscons. Et alors?
dis-je.
Tu
disais quun simple appel au contrôle crédit aurait permis déviter le
premier problème?
Je
ne te suis pas
Tu
dis responsabilisation pour quils comprennent
responsabilisation mais en fait ils interprètent cela comme un
changement partant dune situation de dépendance vers une situation dindépendance. Alors que ce que tu voulais vraiment leur faire
comprendre cest la progression depuis la dépendance vers linterdépendance. Interdépendance: la reconnaissance que
votre organisation est un tout et que le succès ne peut sobtenir que par le succès
de tous. Au lieu dintégrer cela,
ils agissent comme des ados: ils essaient simplement de tout faire seuls.
But!
mécriais-je.
Maintenant,
ajoutons à cela le fait que tu ne semble pas leur avoir précisé leur objectif: le
jeu consiste à faire de largent, pas a
générer de brillantes idées ou à viser à la satisfaction absolue du client. Tu semble ignorer le fait que la
satisfaction du client est un moyen dans le but de faire de largent, pas le but
lui-même. Un moyen très respectable bien
sur, mais juste un moyen. Tu as oublié de
leur expliquer comment évaluer une idée, en sassurant quelle aboutissait ou
non à faire du profit. Rappelle toi: le
changement est une altération alors que lamélioration est une action qui te
rapproche de ton but. Changement et
Amélioration ne sont pas de même nature. Sans
préciser cela, tu navais aucune chance.
Jen
reste bouche bée. Mon cerveau se concentre
sur ce que jentends et oublie denvoyer le signal de fermeture à ma mâchoire.
Franck
se rend bien compte de son effet et se demande si je suis toujours avec lui. Je lui fait signe que oui. pour que la délégation fonctionne, il faut
que les gens soient personnellement responsables. Rappelle-toi
comment Roger a réagi quand je me suis adressé à lui en clamant son nom haut et fort. Je ne pense pas quil se sente vraiment
responsable.
Je me demandais pourquoi tu utilisais son
nom. Juste pour renforcer ton argument?
Oui. Mais il sagit de plus dun argument. Jai utilisé son nom non seulement pour voir
jusquoù il se sentait responsable, mais je voulais aussi tester ses
aptitudes.
Aptitudes?
Peuvent-ils
faire ce que lon demande de faire? Ont-ils
les aptitudes et les compétences? Il doit
être clair que tout risque quils prennent au nom de lentreprise est aussi un
risque personnel. Et finalement, il faut
sassurer quils ne vont pas agir de façon illégale.
Je
suis convaincu que tout ce que me dit Franck simbrique parfaitement. Il vient de me décrire les causes de mes
difficultés. Comme toujours, jaurais
aimé lui parler avant. Je ne sais quoi
te dire, dis-je en forme dexcuse. La
façon dont tu dissèque mon problème le rend tout à fait évident. Tout cela est extrêmement utile. Comment pourrais-je te renvoyer
lascenseur?
Tu
pourrais venir assister à une réunion exploratoire du Nouveau Monde que jorganise
le mois prochain.
Vendu!
Il
regarde maintenant franchement sa montre. Plus
besoin de dissimuler. Je devrais déjà
être ailleurs dit-il en se levant, enfilant sa veste et se dirigeant vers la porte,
le tout en un seul geste. Je me lève
et le suis. Nous traversons la porte pour
nous retrouver à lextérieur en plein soleil.
Tout séclaire à nouveau.
<fin
du flash-back et retour vers le présent, dans la salle de réunion>
Franck
se lève de sa chaise, se dirige vers le tableau dans un coin de la salle et écrit:
- Liens
Boucles
- Les
Autres Pas tout seul
- ET!
- But
Changement ou Amélioration Faire de
largent
Puis
il se rassoit. Léger murmure dans la salle,
alors que tous tentent de comprendre le sens de ses notes.
Il ne nous laisse aucun temps. Suivant?. Un ordre déguisé en question!
[1] Ce sont les hommes qui créent le changement et ce sont les hommes qui le contraignent. Cette loi met en garde contre les solutions imposées.
Eddie
Obeng